Le marché du livre d’occasion connaît une progression spectaculaire depuis plusieurs années. Aujourd’hui, un livre sur cinq est acheté d’occasion en France selon une étude de la Sofia et du ministère de la Culture, une évolution portée par la recherche d’économies, les préoccupations écologiques et l’essor du numérique. Cette mutation soulève toutefois des débats majeurs sur la rémunération des auteurs et autrices, la survie des librairies et la régulation de la revente sur les grandes plateformes. En quelques titres:Le livre d’occasion : un marché en plein essorLes gagnants du marché de l’occasionUne nécessaire régulation ?Quelles perspectives pour l’avenir du livre d’occasion ?Le livre d’occasion : un marché en plein essor Alors qu’il y a dix ou quinze ans, les professionnels du livre craignaient un effondrement des ventes à cause de l’ebook et des liseuses, c’est finalement le marché de l’occasion qui grignote les parts de marché du neuf. Entre 2012 et 2022, le nombre d’acheteurs de livres d’occasion a grimpé de 43 % et le marché concerne désormais environ 20 % des ventes de livres, soit 80 millions d’exemplaires par an. Avec un chiffre d’affaires estimé entre 350 et 400 millions d’euros, il représente plus de 10 % de l’édition papier, avec une progression qui s’est intensifiée entre 2014 et 2022 (+27 à +37%) au moment où les ventes de livres neufs ralentissaient. À lire aussi : Les révolutions du monde de l’édition de ces 10 dernières années Une grande majorité des fans de livres d’occasion citent le prix comme principal critère, un ouvrage de seconde main étant en moyenne 2,5 fois moins cher qu’un neuf. Les motivations écologiques arrivent juste derrière (chaque livre non réimprimé économise 1,3 kg de CO2). L’étude note cependant que le profil des acheteurs indique une La littérature domine largement (c’est la moitié des exemplaires achetés en 2022), suivie par les BD et les mangas, mais les tendances varient considérablement. Les ventes de mangas neufs ont augmenté, alors que l’occasion a stagné dans ce segment, à l’inverse de la BD. À lire aussi : Les BD et romans graphiques incontournables Les gagnants du marché de l’occasion Les lecteurs et les lectrices sont les grands bénéficiaires de ce marché en pleine expansion : le livre d’occasion donne accès à la culture pour un coût réduit. Il ouvre la porte de la lecture à des publics aux budgets modestes, notamment les étudiants et les familles. Les plateformes de revente dominent aujourd’hui la vente de livres d’occasion : 60 % des transactions se font sur des plateformes comme Amazon, Vinted, Le Bon Coin, eBay ou Momox, qui surfent sur la tendance écologique (donner une seconde vie à un objet). Momox, par exemple, affiche +8,6% de CA en France en 2024, même si les marges restent fragiles et exposent le modèle à la volatilité du secteur. De leur côté, les librairies physiques, bouquinistes et brocantes peinent à conserver leur part de marché tout en restant très actifs. À lire aussi : Comment organiser une séance de dédicaces pour son livre ? Une nécessaire régulation ? De leur côté, les auteurs et les autrices, ainsi que les maisons d’édition, ont beaucoup à perdre dans cette affaire. En effet, aucun droit d’auteur n’est perçu sur la revente d’un livre d’occasion, ce qui crée un manque à gagner variant entre 800 millions et un milliard d’euros selon l’institut d’études de marché GfK. Certains titres se retrouvent sur le marché de l’occasion une semaine après leur sortie et parasitent d’autant plus les ventes du neuf (et donc les droits d’auteur). Pour contourner ce problème, le Syndicat national de l’édition (SNE), soutenu par Emmanuel Macron, a proposé un texte de loi imposant une taxe de 3 % s’appliquant aux ventes de livres d’occasion (en ligne ou physique). Les structures de l’économie sociale et solidaire comme Emmaüs ou les brocantes et bouquinistes en seraient exonérées. La somme collectée irait à un organisme pour financer la création ou pour compléter le fond destiné à la retraite des auteurs et autrices. À lire aussi : Tout savoir sur les droits d’auteur Les organismes de gestion collective comme la Sofia (Société française des intérêts des auteurs de l’écrit) ou la SCAM (Société civile des auteurs multimédias) plaident pour la mise en place de ce droit de suite permettant aux auteurs et autrices de percevoir une part de la revente. Pourtant, cette piste reste débattue pour des raisons juridiques, une complexité de mise en œuvre et un flou sur sa réelle efficacité. Des initiatives volontaires de librairies ou de plateformes (par exemple Recyclivre) qui reversent un pourcentage à des associations montrent une voie alternative. Quelles perspectives pour l’avenir du livre d’occasion ? Si l’on peut considérer que le marché du livre d’occasion parasite de plus en plus celui du livre neuf, la solution réside peut-être dans un modèle hybride qui concilie accessibilité et rémunération. Le secteur devrait favoriser à terme la synergie entre neuf, occasion, don et économie circulaire. Certains modèles récents viennent soutenir cette évolution : la traçabilité dynamique de l’ISBN pour ajuster les tirages du neuf et diminuer la mise au pilon (destruction des invendus neufs) ; un micro-don optionnel en faveur des auteurs et autrices (testé par Emmaüs avec succès puisque 5% des acheteurs arrondissent l’addition) ; un fonds volontaire sur le modèle de la Sofia, qui collectent les droits de prêts en bibliothèques… À lire aussi : Qu’est-ce qu’un numéro ISBN ? Les librairies indépendantes et les bouquinistes doivent par ailleurs retrouver leur place : leur proximité et leur rôle de conseil restent un atout face au tout numérique. Pour cela, des collaborations entre neuf et seconde main pourraient renforcer ce positionnement, par exemple sous forme d’un abonnement solidaire mêlant livres neufs et d’occasion avec un reversement automatique à la création. Enfin, il paraît aussi nécessaire d’informer les lecteurs et les lectrices sur les enjeux économiques, culturels et écologiques de l’occasion pour les sensibiliser à un comportement responsable et solidaire. Le livre d’occasion pèse désormais fortement dans l’écosystème du livre, alors qu’il y a vingt ans, le secteur craignait surtout l’arrivée du livre numérique. Il répond à des besoins d’achat responsable, mais interroge aussi la justice économique envers les auteurs et les autrices. La filière doit inventer des solutions, entre taxation, droit de suite et modèles participatifs, afin de continuer à favoriser l’accès à la lecture tout en préservant la diversité culturelle. Pour aller plus loin : Produire un ebook est-il plus écologique qu’imprimer un livre papier ? Imprimer un livre de façon éco-responsable : nos 7 conseils Les meilleures ventes de livres en 2023 et les tendances de l’édition