Comment retravailler un livre après des retours de lecture selon Marjorie Tixier, auteure à succès ?

Merci à Librinova de m’inviter à apporter ma contribution à sa série de « Conseils d’auteurs à auteurs » pour répondre à la question: Comment retravailler un livre après des retours de lecteurs/d’éditeurs ? Voilà qui m’inspire car la réécriture occupe une grande partie de mon temps et de mes préoccupations. J’aime écrire et réécrire, je peux lire et relire mon texte des dizaines de fois.

D’une version à l’autre: comment travailler sur son manuscrit en tant qu’auteur?

V1 -V2 -V3… C’est ainsi que se forment des piles d’un même manuscrit sur mon étagère. En général, le plus ancien est le plus volumineux, ceux du milieu se sont amincis, le dernier s’est étoffé sans revenir à sa taille d’origine. Je compose et travaille mes romans, lentement. J’ai besoin de temps pour me glisser dans la peau de mes personnages et entendre leur voix. Je commence par écrire un premier jet en suivant mon inspiration, sans direction précise, pour laisser jaillir une histoire qui me surprenne et me captive. Ensuite, je reprends mon récit et cherche une structure pour affiner mes personnages, les distinguer les uns des autres avant d’apporter de la cohérence à l’intrigue tout en gagnant en profondeur. Durant cette étape, personne ne lit mon texte et je n’en parle absolument pas. Formuler oralement mes idées les détruit, alors je les garde pour moi dans l’espoir de les mener à terme par l’écriture. Une fois le roman achevé, en revanche, je le fais lire. D’abord à une lectrice en qui j’ai toute confiance et qui n’hésite pas à barrer des pages entières quand elle s’ennuie. Ce premier retour est le plus difficile à entendre car il intervient au moment où je suis encore en symbiose avec le livre. La méfiance et le rejet sont naturels à ce stade. Au début, il m’était difficile d’imaginer toucher ne serait-ce qu’à un mot de mon texte, mais à force de travailler, j’ai compris que la remise en question faisait partie du processus de création même. J’ai aussi appris à sourire de «mes petites manies» quand on me les signale! Je travaille ensuite à une nouvelle version en corrigeant essentiellement les longueurs et les incohérences tout en cherchant à améliorer l’intrigue. Vient alors le moment de proposer la lecture du roman à un cercle d’amis lectrices et lecteurs confirmés. Je note ou retiens leurs idées et celles-ci m’accompagnent ensuite pour peaufiner mon livre. En général, les premiers lecteurs ne cherchent pas à me faire changer l’histoire, mais plutôt à lever certaines zones d’ombre. Un lecteur en particulier me questionne sur le style et des subtilités de ce genre. Ces retours avisés sont donc un moyen d’aller plus loin dans ma quête car la gestation d’un roman reste un mystère qui s’élucide petit à petit, au fil de l’écriture et des réécritures qui l’accompagnent nécessairement.

 

Comment gérer les retours de lecture d’un manuscrit ?

Lire, écouter, réfléchir et puis, trancher !

Les retours de lectrices et de lecteurs

Comme j’ai commencé par autoéditer mes romans, il m’a été possible de m’appuyer sur l’avis des lecteurs pour retoucher mes livres et parfois même étoffer mon histoire. Concernant Un matin ordinaire, c’est grâce aux lecteurs que j’ai fini par me remettre véritablement à l’écriture pour faire évoluer mon héroïne dans le temps. À l’époque où je faisais imprimer moi-même une cinquantaine de livres, une collègue avait été si bouleversée par la fin abrupte de mon livre que j’avais eu envie d’aller plus loin, mais je n’étais pas prête. Quelques années plus tard, alors que mon roman était sorti en numérique chez Chemin vert en version « courte », j’entendais souvent (voire constamment!) les lecteurs me réclamer une suite. Une nuit, dans un aéroport, j’ai croisé une lectrice qui m’a, elle aussi, vivement encouragée à prolonger mon récit. Je me souviens avoir griffonné quelques pages dans l’avion, mais l’élan est vite retombé. Finalement, c’est un couple d’amis qui m’a donné l’énergie de reprendre mon histoire. Dans une vidéo, tournée en Nouvelle-Zélande, ils faisaient le scénario d’un second temps à mon roman qu’ils avaient lu dans leur 4×4 et me mettaient au défi de l’écrire pour leur retour. C’est ce que j’ai fait…

Bien sûr, tous les commentaires de lecteurs ne peuvent pas être pris en considération au risque de ne jamais en finir, mais il sont précieux pour nourrir les livres à venir. Quant aux retours négatifs, il faut savoir les entendre également tout en gardant ses distances. Un même livre ne peut pas plaire à tout le monde !

Les retours d’un éditeur

Quand Un matin ordinaire est arrivé chez Fleuve Éditions, l’esprit de la réécriture a changé parce que je savais qu’une fois corrigé, il prendrait sa forme définitive et ne pourrait plus être modifié. Pour en arriver à ce stade, il m’aura fallu presque dix ans et une succession de réécritures.

J’ai d’abord réécrit ce roman en 2012 sur les conseils d’une éditrice qui l’avait apprécié sans pour autant vouloir l’éditer. J’ai alors rajouté un personnage central pour développer l’intrigue. En 2015, je l’ai retravaillé avec un éditeur pour sa publication numérique chez Chemin vert après avoir remporté le concours « Nos Lecteurs ont du talent» organisé par Place des Éditeurs. En 2018, motivée par mon premier prix au concours d’écriture lancé par Librinova avec la version plus longue, j’ai encore corrigé mon texte avant qu’il ne paraisse en auto-publication.

Trois mois plus tard, j’ai intégré l’équipe de Florian Lafani au Fleuve. Avec mon éditrice, Émeline Colpart, nous aurions pu peaufiner le roman de manière anecdotique, car les retours étaient très positifs, mais dès notre rencontre, Émeline avait une idée claire de la façon dont nous pouvions faire évoluer la forme du livre et, sans me l’imposer, m’a fait une proposition de travail qui a cheminé dans mon esprit et m’a replongée dans l’écriture. Après une courte période d’inquiétude (toucher à la structure de son livre n’est pas anodin!), je me suis rendu compte que cette manière de travailler me permettait de creuser davantage et d’ouvrir de nouvelles perspectives. Là, je me suis surprise à prendre toujours autant de plaisir à réinventer ce livre qui paraîtra en janvier 2020.

Pour la petite histoire, Fleuve n’aurait sans doute pas choisi ce roman s’il était resté sous sa forme courte, preuve que la réécriture vaut parfois le coup…

 

Trucs et astuces pour retravailler un manuscrit

« Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage», ces mots de Boileau sont ma devise

Mes astuces pour réécrire un manuscrit

Version 1: reprendre depuis le début pour enlever les répétitions, les longueurs et les clichés. Corriger la cohérence et affiner les recherches.

Version 2: interroger la structure du récit, modifier l’ordre des actions pour améliorer la cohérence et créer du suspens.

Versions 3 et 4: créer du lien entre les chapitres et certains paragraphes pour enrober le récit. Ne pas hésiter à comparer des pages quand les personnages évoquent un même événement pour être sûr que les versions coïncident. Ajouter et retrancher des passages selon les besoins de l’intrigue, continuer à affiner la psychologie des personnages et enlever les balises qui ont servi à échafauder l’histoire.

Durant toutes ces étapes, faire lire le manuscrit à des lecteurs sans concession, laisser décanter et se relire encore et encore pour peaufiner la langue, corriger les erreurs d’orthographe et les maladresses.

Version avec Fleuve: une fois la ligne définie et la structure du livre calée, on passe aux détails qui ont leur importance: les dernières répétitions sont effacées, le vocabulaire est encore affiné, la phrase ciselée. Relecture et réécriture s’enchaînent grâce à un dialogue riche et constructif.

Les astuces de mon éditrice

« Le travail de relecture et d’édition est très différent suivant les textes et les auteurs, il est donc difficile d’énoncer des « règles » d’ordre général pour traiter d’une matière par définition unique et propre à chacun. Je dirais que la seule question que l’éditeur garde à l’esprit lors de sa relecture c’est : « où veut aller l’auteur ? » (en général là où l’éditeur veut aller aussi sinon, il n’aurait pas choisi le texte !) et ensuite : « comment je peux, en tant qu’éditeur, l’aider à atteindre son but ? ». Pour cette raison, l’échange entre un auteur et son éditeur est primordial. Après la première rencontre avec le texte, le temps de la rencontre avec l’auteur est déterminant pour comprendre ses motivations, l’idée qu’il se fait de son texte, jusqu’où il souhaite aller ou non pour l’améliorer. Ensuite le travail de l’éditeur consiste à conseiller et à orienter, en proposant des pistes de travail qui peuvent être très variées. Pour Un matin ordinaire, ma proposition de réécriture a découlé de ma lecture et de mes échanges avec Marjorie. Il n’y a donc pas d’astuces, car ce que peut offrir un éditeur c’est avant tout un point de vue, professionnel et argumenté, sur le texte, pour accompagner l’auteur et lui indiquer la meilleure voie pour ce qu’il se propose de faire.« 

 

La réécriture et le travail sur le texte sont, vous l’aurez compris, des étapes indispensables dans l’élaboration d’un roman, mais comme chaque livre est unique et porteur d’une histoire qui réclame une architecture toujours différente, la façon de s’y prendre s’adapte à chaque nouveau projet.

Quant à l’influence des lecteurs et de mon éditrice sur mon écriture, je l’envisage comme un privilège qui décuple mon énergie et mon envie de me renouveler sans cesse tout en gardant ma singularité.

Alors, si vous hésitiez encore à consacrer du temps et de l’énergie à la réécriture de votre manuscrit, j’espère que mon expérience et les conseils de mon éditrice vous donneront le courage de vous lancer dans cette nouvelle étape de la vie de votre livre. Le plus difficile reste de s’y mettre, ensuite tout devient possible et parfois, c’est le meilleur moyen de donner à son roman la chance de rencontrer (enfin) son éditeur et ses lecteurs !

 

Marjorie Tixier

 

Pour aller plus loin :

→ Structurer un roman : comment faire ?

→ Comment améliorer son style à l’écrit : nos 8 conseils

→ Exercer sa plume en participant à un atelier d’écriture

3 commentaires

Publié par Franceline Burgel : le 18 septembre 2019

Je me retrouve dans plusieurs de ces phases et de ce point de vue, cet article est plutôt rassurant. Néanmoins, tous les auteurs n’ont pas la chance d’être lus par des éditeurs successifs pour être réellement accompagnés.

    Publié par Marjorie Tixier : le 23 septembre 2019

    C’est parfois un long chemin pour que notre livre arrive entre les mains d’un éditeur et retienne son attention, mais en attendant, avoir la possibilité d’être lu par des lectrices et des lecteurs de tous horizons grâce à l’auto-publication permet de se remettre en question, d’évoluer et de garder l’envie d’écrire. C’est cela qui m’a portée sur le long terme.

Publié par Claude Bachelier : le 19 septembre 2019

Bien sûr l’écriture est avant tout une aventure personnelle; seuls deux de mes romans ont été publiés par une toute petite maison d’édition. L’éditeur m’a fait faire quelques corrections de surface, ce que j’ai accepté sans barguigner. Mais nous sommes brouillés et donc je n’ai plus d’éditeur.
Pour autant je continue à écrire, parfois avec le sentiment d’écrire pour rien. Mais là n’est pas question.
Je ne travaille pas comme vous Marjorie et pourtant, quelque part, j’aimerais bien le faire. En effet, je relis et rerelis mes textes, mais j’ai beaucoup de mal à les corriger en profondeur. Pas par orgueil bien sûr, mais plutôt parfois par paresse, pas toujours heureusement. Je crains si je supprime ou modifie une phrase ou un paragraphe de dénaturer l’esprit de ce que j’écris.
J’ai envoyé quelques tapuscrits à des éditeurs; pas de réponses ou quand j’en ai, c’est une lettre type sans commentaires. Pourtant, il me plairait d’en avoir de gens dont c’est le métier.
Je fais lire en premier mes textes à Anne, puis à des amis, grands lecteurs et connaisseurs de la littérrature. Mais ces derniers sont -trop?- souvent dithyrambiques et cela me gêne quelque peu.
Il est vrai cependant que les proches peuvent avoir tendance à avoir une lecture de mes textes qui les pousse à ne pas oublier que c’est moi qui les ai écrits.
Continuez Marjorie à écrire. Je crois me souvenir que je vous l’ai déjà dit et je ne crains pas de me répéter.
bien à vous
claude B.

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