Certains personnages de fiction traversent les siècles sans prendre une ride. Gandalf, Hermione Granger, le Joker : ces figures parlent à des millions de lectrices et de lecteurs qui ne se connaissent pas, n’ont pas grandi dans la même culture et n’ont pas lu les mêmes livres. Derrière ces personnages mémorables se cachent des structures narratives très anciennes, que le psychologue Carl Gustav Jung a théorisées sous le nom d’archétypes. Il s’agit de figures universelles ancrées dans l’inconscient collectif et que l’on retrouve dans les mythes, les contes et la littérature de toutes les époques. Mais attention, un archétype n’est pas un cliché ou un moule dans lequel couler un personnage sans réfléchir. Connaître les grands archétypes de personnages permet de construire les vôtres et de savoir exactement où et comment les bousculer pour surprendre votre lectorat ! En quelques titres:Qu’est-ce qu’un archétype de personnage ?Les archétypes du héros et de son entourageL’archétype du hérosL’archétype du mentorL’archétype du sidekickLes archétypes de l’oppositionL’archétype de l’ombreL’archétype du rivalL’archétype du faux alliéLes figures qui font bouger le récitL’archétype du tricksterL’archétype du protecteurQu’est-ce qu’un archétype de personnage ? Le concept d’archétype appliqué à la littérature s’appuie sur les travaux de Jung, repris et développés par Joseph Campbell dans Le Héros aux mille et un visages en 1949. L’écrivain y montre que les grandes figures narratives se retrouvent dans toutes les cultures, sous des formes différentes, mais avec des fonctions identiques : le héros qui part en quête, le sage qui guide, l’ombre qui menace… Ces figures fonctionnent parce qu’elles correspondent à des expériences humaines fondamentales : la peur, le désir de protection, la trahison, la quête d’identité… Un lecteur n’a pas besoin de connaître Jung pour ressentir quelque chose face à un mentor qui disparaît trop tôt ou face à un antagoniste dont on finit par comprendre les raisons. Un archétype se distingue d’un cliché par sa profondeur. Un cliché reproduit la surface d’une figure sans en explorer les contradictions. Un archétype bien travaillé, lui, part de cette figure universelle pour y injecter de la singularité, des failles, une histoire propre. C’est précisément là que se joue la qualité d’un personnage de roman. Les archétypes du héros et de son entourage Ces trois archétypes forment le noyau du récit et leurs relations structurent l’arc narratif principal qui détermine en grande partie l’attachement du lectorat. L’archétype du héros C’est le personnage central, celui qui porte la quête et dont l’évolution constitue la colonne vertébrale du roman. L’erreur la plus fréquente consiste à en faire un personnage trop lisse, trop courageux, trop parfait (on parle souvent de « Mary Sue »). Or, ce qui touche les gens, c’est qu’il soit au contraire vulnérable, pétri de contradictions et de doutes, comme Raskolnikov dans Crime et châtiment de Dostoïevski. Pour twister l’archétype du héros : donnez-lui un désir profond en conflit direct avec ses peurs ; laissez-le échouer, se tromper, choisir la mauvaise option, comme Jean Valjean dans Les Misérables; interrogez ses motivations (conviction ? culpabilité ? peur de décevoir ?). L’archétype du mentor Le mentor guide le héros, partage son expérience et l’aide à grandir. C’est Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux, Dumbledore dans Harry Potter ou Merlin dans les romans arthuriens, mais aussi Virgile dans La Divine Comédie de Dante. Le risque est d’en faire un simple distributeur de sagesse, sans vie propre. Un mentor intéressant doit avoir ses propres blessures et ses angles morts. Pour lui donner du relief, voici quelques pistes : faites-lui commettre une erreur aux conséquences graves ; donnez-lui des motivations pas entièrement désintéressées, comme Miss Havisham dans Les Grandes Espérances de Dickens qui devient un mentor toxique ; envisagez sa disparition ou sa défaillance au moment où le héros en a le plus besoin. L’archétype du sidekick C’est le meilleur ami du personnage principal (Sam Gamegie dans Le Seigneur des Anneaux, Sancho Pança dans Don Quichotte ou Watson dans Sherlock Holmes). Le problème de ce type de personnage est qu’il est souvent réduit au rôle de faire-valoir ou de soutien émotionnel du héros. Évitez ce gâchis narratif : construisez-lui un arc d’évolution indépendant de celui du personnage principal ; donnez-lui des désirs qui entrent parfois en conflit avec celui du héros ; laissez-le exister en dehors des scènes où il sert l’intrigue principale, comme Horatio dans Hamlet, seul personnage qui reste intact à la fin. À lire aussi : Arc narratif : comment construire l’évolution d’un personnage dans un roman ? Les archétypes de l’opposition Ces archétypes créent la tension dramatique et font progresser le personnage principal par le conflit, la rivalité ou la trahison. Leur profondeur conditionne directement la crédibilité du récit. L’archétype de l’ombre C’est le reflet sombre du héros : ce qu’il pourrait devenir en cédant à ses peurs ou à ses mauvais penchants. C’est beaucoup plus intéressant qu’un antagoniste simplement mauvais. Dark Vador, Gollum, le Joker ou Voldemort fonctionnent parce qu’ils nous montrent une version possible du personnage principal. Pour y parvenir : donnez à votre ombre une logique interne cohérente, voire des arguments recevables, comme Iago dans Othello; créez des moments de malaise où le héros se reconnaît dans les actes ou les pensées de l’ombre, comme Dorian Gray, à la fois personnage principal et ombre ; évitez la noirceur gratuite en donnant à chaque acte de l’ombre une cause compréhensible (Heathcliff dans Les Hauts de Hurlevent est un bon exemple de figure ambivalente, à la fois victime et bourreau, dont la noirceur est compréhensible). L’archétype du rival Ce n’est pas le grand méchant du récit, mais un adversaire secondaire qui pousse le personnage principal à se dépasser, souvent par un mélange de compétition, d’admiration et de ressentiment : Javert dans Les Misérables ou Draco Malfoy dans Harry Potter. Pour twister cet archétype : construisez une rivalité qui évolue vers le respect, voire vers une alliance inattendue ; laissez le rival avoir raison sur certains points ; explorez ce que révèle cette rivalité sur les failles du héros. L’archétype du faux allié Ce personnage cache son jeu et est la figure idéale des retournements de situation. C’est aussi l’un des archétypes les plus faciles à rater si la trahison tombe comme un cheveu sur la soupe ! Pour l’éviter : semez des indices rétrospectivement lisibles, mais pas trop évidents (lisez Les Apparences de Gillian Flynn, où la trahison d’Amy Dunne est l’un des retournements les mieux construits de la littérature contemporaine en reposant sur une logique interne implacable) ; donnez-lui de bonnes raisons d’agir ainsi afin que sa trahison soit compréhensible (même si elle n’est pas excusable) ; interrogez la frontière entre traître et personnage simplement contraint par ses propres intérêts. À lire aussi : Comment créer des personnages mémorables pour gagner un concours d’écriture ? Les figures qui font bouger le récit Souvent sous-estimés dans la construction d’un roman, ces deux archétypes jouent un rôle narratif décisif. L’archétype du trickster Il bouscule les règles, sème le désordre et fait avancer l’intrigue par des voies inattendues. Il détend l’atmosphère au bon moment et révèle souvent par l’humour ou de la provocation ce que les autres personnages n’osent pas dire. C’est le cas par exemple de Falstaff dans les pièces de Shakespeare ou d’Humbert Humbert dans Lolita de Nabokov. Mais attention : ne réduisez pas ce personnage à sa fonction comique, donnez-lui une vraie blessure sous le masque de la légèreté ; laissez son chaos produire des effets que personne, même pas lui, n’avait prévus ; interrogez ce que sa transgression des règles dit de la société ou du groupe dans lequel il évolue. L’archétype du protecteur Il veille sur le héros, souvent au péril de sa propre existence. C’est une figure puissante sur le plan émotionnel, mais qui bascule facilement dans le sacrifice prévisible et larmoyant. Pour éviter cet écueil : demandez-vous pourquoi ce personnage protège le héros : par amour sincère, par culpabilité, par besoin de contrôle ? explorez ce que ce dévouement lui coûte ou lui cache sur lui-même, comme pour Atticus Finch (Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur) dont la protection finit par l’isoler ; envisagez un protecteur qui se trompe de combat et protège la mauvaise personne ou pour de mauvaises raisons, comme Hagrid dans Harry Potter, dont les excès de loyauté créent autant de problèmes qu’ils n’en résolvent. À lire aussi : Comment créer un personnage de roman passionnant ? Ces huit archétypes sont des outils à combiner ou à fracasser. Un même personnage peut incarner plusieurs figures à la fois (comme Sam Gamegie qui est le meilleur ami et le protecteur de Frodon). Un mentor peut aussi être une ombre, un sidekick peut virer au faux allié. C’est précisément dans ces croisements que naissent les personnages les plus marquants. Si vous sentez que vos personnages manquent encore de profondeur ou que leurs motivations sonnent creux, le service de relecture de manuscrit de Librinova vous donne une analyse détaillée de votre texte, avec des retours ciblés sur la construction de vos personnages et la cohérence de votre récit. Pour aller plus loin : Comment réussir à décrire les émotions avec justesse et originalité ? Le coaching en écriture, qu’est-ce que c’est ? En écriture, la technique bride-t-elle la créativité ?