L’écriture inclusive suscite bien des débats et des prises de position tranchées. Certains la considèrent comme une évolution nécessaire de la langue, d’autres la jugent lourde ou difficile à lire. Au-delà des opinions, une question pratique se pose aux auteurs et autrices : faut-il l’utiliser dans un manuscrit ? Si oui, selon quelles règles et dans quelles situations ? Librinova vous propose un panorama complet de l’écriture inclusive dans les manuscrits auto-édités : ses objectifs, ses principales formes, le cadre normatif existant, ses limites et des repères concrets pour l’intégrer (ou pas !) dans un livre de fiction ou de non-fiction. Pourquoi utiliser l’écriture inclusive ? L’un des fondements de l’écriture inclusive repose sur la critique de la règle dite « le masculin l’emporte sur le féminin », formalisée dans les grammaires scolaires au XIXe siècle. Plusieurs travaux historiques montrent que cette règle ne s’est pas imposée naturellement. Dans son livre, l’historienne Éliane Viennot explique que les grammairiens du XVIIe siècle ont installé cette primauté du masculin au nom d’une hiérarchie sociale entre les sexes. Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) recommande depuis 2015 une communication publique sans stéréotypes de sexe et encourage certaines pratiques inclusives dans les documents institutionnels. Or des recherches en psycholinguistique indiquent que le masculin générique active majoritairement des représentations masculines dans l’esprit des lecteurs et lectrices (exemple d’étude en 2008). Concrètement, ça veut dire que si on lit « le lecteur », on pense spontanément à un homme, même si dans la phrase on désigne indifféremment un homme ou une femme. L’usage de formulations épicènes (c’est-à-dire non genrées) ou de doublets (par exemple : « lecteur et lectrice ») tend à produire des représentations plus équilibrées. À lire aussi : Romance, young adult, littérature engagée… : qu’écrivent les jeunes aujourd’hui ? Quelles sont les formes d’écriture inclusive ? L’écriture inclusive ne se réduit pas au point médian ! Ce dernier est même plutôt contre-indiqué, car il introduit des difficultés supplémentaires de lecture, notamment pour les personnes souffrant de troubles dys. L’écriture inclusive regroupe plusieurs pratiques. La féminisation des noms de métiers et fonctions Dire autrice, chercheuse ou professeure relève d’une féminisation lexicale. L’Académie française a longtemps résisté à ces formes, mais reconnaît aujourd’hui la légitimité de nombreuses féminisations. Les doublets complets Il s’agit de mentionner explicitement les deux genres : les auteurs et autrices, les lecteurs et lectrices. Le HCE recommande cette pratique dans les documents officiels, parce qu’elle a l’avantage de la clarté et de la lisibilité. En revanche, elle a tendance à alourdir le texte et complique l’accord en genre des verbes et adjectifs. À lire aussi : 20 essais engagés à lire absolument Les formulations épicènes On choisit des mots neutres ou non genrés : le corps enseignant au lieu de professeurs ; les personnes candidates au lieu des candidats ; le lectorat au lieu de lecteur ou lectrice ; quiconque au lieu de celui ou celle ; chaque auteur ou autrice au lieu de tout auteur ou toute autrice. Cette solution offre une grande fluidité et convient particulièrement à la non-fiction. Elle permet d’éviter le problème de l’accord des verbes, adjectifs et noms. La formulation épicène peut aussi inciter à réécrire la phrase de manière à éviter l’utilisation d’un terme genré ou d’un doublet. Par exemple, on écrira « inscrivez-vous » pour éviter d’écrire « les auteurs ou autrices doivent s’inscrire ». Les procédés typographiques (point médian, tiret, parenthèse…) Il s’agit d’écrire par exemple auteur·rice ou lecteur-rice ou éditeur(rice). Ces formes condensées visent la concision, mais posent des difficultés d’accessibilité, notamment pour les logiciels de lecture vocale utilisés par les personnes malvoyantes ou les dyslexiques. Le gouvernement français a interdit l’usage du point médian dans les documents officiels de l’Éducation nationale en 2021 au profit des autres formes. Certains lui préfère d’ailleurs l’utilisation de mots non genrés, créés à partir des doublets : iel pour « il et elle », auteurice, lecteurice… À lire aussi : Écrire des dialogues : comment transcrire la langue parlée ? Une langue en évolution, sans codification unique Il n’existe pas de norme académique officielle de l’écriture inclusive. L’Académie française exprime des réserves, en particulier sur les procédés typographiques qu’elle juge « périlleux » pour la lisibilité. À l’inverse, certaines universités, collectivités, entreprises et maisons d’édition adoptent des chartes internes. L’usage de l’écriture inclusive dépend donc du contexte éditorial et du lectorat visé. Les limites pratiques concernent : la lisibilité avec la multiplication des doublets ou des formulations épicènes ; l’accessibilité avec le point médian ; la traduction, car les équivalences varient selon les langues ; la réception éditoriale, certaines maisons d’édition refusant les procédés typographiques quand d’autres acceptent l’écriture inclusive. À lire aussi : Les maisons d’édition qui publient des textes engagés Comment utiliser l’écriture inclusive dans un livre ? L’écriture inclusive en non-fiction Dans un essai, un guide ou un ouvrage pratique, l’écriture inclusive peut affirmer une position éditoriale. Si vous décidez de l’utiliser, voici les recommandations de Librinova : privilégiez les formulations épicènes ; utilisez les doublets avec parcimonie ; annoncez en préface ou en note l’option choisie ; évitez le point médian afin de rester accessible au plus grand nombre. L’important reste la cohérence : choisissez un système au début et respectez-le jusqu’à la fin. À lire aussi : Comment écrire un guide pratique ? Les conseils de Stéphane Bonnegent Une fiction en écriture inclusive ? La question se pose différemment. Dans un roman historique situé au XIXe siècle, l’usage massif de formulations inclusives peut créer un décalage stylistique. À l’inverse, dans une dystopie contemporaine, l’écriture inclusive est plus cohérente et peut faire partie de la construction de l’univers. Trois approches existent : la neutralité narrative avec une narration épicène sans marque visible ; la cohérence diégétique, c’est-à-dire que les personnages parlent selon leur époque et leur milieu ; le choix militant assumé lorsque l’auteur ou l’autrice revendique un positionnement linguistique. Votre priorité doit rester la crédibilité du texte et la lisibilité pour votre lectorat cible. L’écriture inclusive ne constitue ni une obligation ni une faute stylistique en soi. Elle représente un ensemble de pratiques linguistiques visant à rendre la langue plus représentative. Pour un auteur ou une autrice, la question ne relève pas uniquement de la conviction personnelle et engage des considérations éditoriales et commerciales. Avant d’adopter une forme inclusive, examinez le genre du livre, le public visé, la ligne éditoriale de la maison d’édition et les enjeux d’accessibilité. Un choix cohérent et maîtrisé vaut mieux qu’une application systématique et hésitante ! Pour aller plus loin : Les bonnes pratiques à adopter avec l’IA : vers un usage éthique et responsable Comment écrire et structurer un livre pratique ? Avec l’éditrice Stéphanie Honoré En écriture, la technique bride-t-elle la créativité ?